vendredi 19 novembre 2010

Morceaux choisis - Victor Hugo


Soleils couchants

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées;
Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !

Les Feuilles d'automne

"Béatrice" d'Odilon Redon

mercredi 17 novembre 2010

La pesée de l’âme


La pesée de l’âme

Parce qu’il est plus facile de rêver sa vie que de la réaliser, l’être a toujours tendance à se réfugier dans un ailleurs distrait qui lui permet d’échapper à ses responsabilités. Seulement voilà, tout le temps où nous sommes absents à nous-mêmes, en fuite devant les réalités en quelque sorte, ne sera pas décompté, en fin de parcours, comme le sera celui consacré à assumer notre rôle en pleine conscience, qui lui nous permettra d’engranger une énergie positive et créatrice, très utile pour la mutation spirituelle tant espérée.

Le secret de la réussite, c’est la présence consciente dans la gestion des actes que vous posez tout au long de votre existence, et qui seuls vous autorisent à progresser dans votre évolution spirituelle. C’est seul face à lui-même que l’être voit vraiment qui il est et constate ce qu’il y a à faire pour améliorer sa situation. S’il ne se pose pas les questions, il va de soi qu’il n’en aura jamais les réponses.

Cette lucidité d’esprit, et cette volonté d’action libre et positive, sont les garants de l’avancement spirituel, quelles que soient les circonstances extérieures traversées.
On peut gagner tout en ayant perdu, tout comme l’on peut perdre alors qu’on est sûr d’avoir gagné ; ce n’est pas notre jugement subjectif, partiel et partial, qui compte mais la qualité de nos actes par référence aux valeurs essentielles de l’esprit.

A contrario, tous ceux qui se réfugient dans l’inaction ou l’addiction, tous ceux qui cultivent la collusion et la corruption, tous ceux qui déambulent dans les corridors de la vie sans même vouloir ouvrir les yeux et se poser la question du sens de leur présence dans ce labyrinthe, tous ceux qui se mentent à eux-mêmes ou se badigeonnent d’illusion au nom du paraître social, tous ceux-là ont perdu la partie et n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes lors qu’ils seront recalés lors de l’examen final de leur vie.

Ils ne comprendront rien jusqu’à la pesée de l’âme et quand la sentence tombera, ils crieront au scandale, que personne ne les avait prévenus, qu’ils ne connaissaient pas la règle du jeu, que c’est arbitraire et injuste…

C’est sûr que s’ils attendaient de l’aide des religions, des sociétés secrètes ou autre pseudo-humanismes vides de sens, ils sont venus pour rien, ou plutôt pour être les esclaves des systèmes d’exploitation de l’homme organisés à l’effet de détruire l’humanité.

Ils avaient vocation à devenir lumière et ils sont devenus des ombres qui devront revenir pour rejouer le rôle tant qu’ils ne joueront pas juste.

" Salut à toi dieu grand, possesseur des deux Maât...
 Je viens vers toi et t'apporte la Vérité et la Justice après que, pour toi, j'ai chassé mes mauvaises actions. Je n'ai pas maltraité les gens. Je n'ai pas blasphémé Dieu. Je n'ai pas appauvri l'homme pauvre... Je n'ai pas affamé. Je n'ai pas faussé le peson de la balance. Je n'ai pas ôté le lait de la bouche des petits enfants. Je n'ai pas fait pleurer. Je n'ai pas tué. Je n'ai pas diminué la part des aliments offerts dans les temples... Je n'ai pas retenu l'eau au moment de l'inondation...
 Je suis pur ! je suis pur ! Je suis pur ! Je suis pur ! " .

Chapitre 125 du Livre des Morts


Morceaux choisis - G. de Nerval

Portrait de Nerval par Nadar



« Il me semble que je suis mort et que j’accomplis une deuxième vie. »



Les mains de Nerval



« Les mains sont immobiles ; plus pensives que la pensée, veuves comme peut les laisser, abandonnées, un regard tellement empli de visions qu'il ne descend plus vers elles ; blanches et grandes, on les devine, belles aussi d'une force solide, mais tristes, relâchées dans une sorte de mouvement poignant de mélancolie, de total renoncement sous la puissance ravageuse de l'angoisse ; les genoux les supportent comme des étrangères et elles restent là, vaguement croisées, silencieuses et recueillies, vieilles habituées des prières muettes. Un cigare oublié entre le pouce et l'index, le bout encore humide, que le fumeur distrait aura laissé s'éteindre, semble pourtant dans sa sombre raideur être moins une «chose» que les doigts. On ne sait pas pourquoi, mais il évoque une chambre vide et ce silence particulier des objets, ce mutisme volontaire des choses, maintenant que celui qui les touchait n'est plus là, ne reviendra jamais. Dieu sait pourtant que ce sont les mains de quelqu'un, ces mains posées, qui se reposent, dirait-on avec une patience énorme, avec une confiance immense dans l'univers de l'éternité, comme si elles n'étaient déjà plus les mains de personne, bien que vivantes manifestement et longtemps employées, toujours utilisables. Des mains qui n'ont pas d'expression autre que la bonté ; des mains extraordinairement charitables, qu'on sent faites uniquement pour donner. De rudes mains compatissantes, sur lesquelles ont passé de terribles hivers, peut-être pas expertes mais dévouées comme on devine que le sont les sœurs hospitalières. Quelque chose de sacerdotal y retient la lumière, et la sincérité qui s'en dégage, exempte de toute onction, leur loyauté humaine et leur simple noblesse, les humbles marques de leur pauvreté ne laissent pas de faire songer aux terrestres fonctions du hiérophante d'Eleusis. Ce ne sont pas les mains d'un prêtre ; ce ne sont pas les mains d'un saint ; ce sont les douloureuses mains d'un homme qui est entré dans le mystère en se battant de toutes ses forces, et contre les fantômes et avec les esprits; quelqu'un qui est allé si loin dans les apprentissages de la solitude, qu'il a pu, quelquefois, connaître les secrets de la plus haute vérité, éprouver l'harmonie absolue et mêler un instant les battements de sa vie temporelle à l'élan infini de l'existence universelle. »



Armel Guerne, Au bout du Temps, Solaire, 1981



Paradoxe et vérité



« Le dernier mot de la liberté, c’est l’égoïsme. »

«Je crois que l'imagination humaine n'a rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les autres.»

«Dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive. Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes.»

«La vertu, chez les uns, c'est peur de la justice ; chez beaucoup c'est faiblesse ; chez d'autres, c'est calcul.»

«Le désespoir et le suicide sont le résultat de certaines situations fatales pour qui n'a pas foi dans l'immortalité, dans ses peines et dans ses joies.»

«L'avenir est un fantôme aux mains vides qui promet tout et qui n'a rien.»

«Dans l'affection que je vous porte, il y a trop de passé pour qu'il n'y ait pas beaucoup d'avenir.»

«La mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont.»

«Tout est dans la fin.»

«Que de gens que l’on croit heureux et qui sont au désespoir.»

«Notre passé et notre avenir sont solidaires. Nous vivons dans notre race et notre race vit en nous.»

«La pensée se glace en se traduisant en phrases.»

«Le premier qui compara la femme à une rose était un poète, le second un imbécile.»

«Les illusions tombent l’une après l’autre, comme les écorces d’un fruit, et le fruit, c’est l’expérience. Sa saveur est amère.»

«Il est des gens qui crient très haut qu'ils n'ont jamais voulu se vendre ; c'est peut-être qu'on ne se serait jamais soucié de les acheter.»

«Les âmes sont les idées de Dieu.»

«Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos.»



« Je suis l’autre. »





"Le boulet" d'Odilon Redon

lundi 15 novembre 2010

La clé du devenir


La clé du devenir
par
Jeanne Guesné

Dans un livre testament, “Le troisième souffle”, Jeanne Guesné nous parle du saut qualitatif que doit opérer l’espèce humaine à travers l’expérience de chacun de nous, pour passer du corps grossier au corps subtil.

L’énergie-conscience

Notre corps recèle une masse d’énergie qui réclame notre participation consciente pour se libérer. Lorsque nous sommes totalement à l’écoute - corps, sentiment, pensée -, cette énergie devient « dynamique » et le corps vivant. Goûtez-en la saveur une seule fois et vous en retrouverez le goût dans la vie quotidienne. Elle est le goût de l’Être immortel en nous. Le goût de l’énergie qui maintient l’unité du corps, mais en demeure indépendante. Cette énergie est en réalité un second corps.
Lorsque je m’oublie, elle se dissout... Lorsque je suis présente au présent, elle s’identifie, s’amplifie...La croissance de ce second corps d’énergie-conscience-connaissance est le sens même de la vie.
Par mon travail intérieur, je ne connais pas seulement un accroissement de ma faculté d’analyser, de calculer, de conclure ; c’est une amplitude de mon « espace d’investigation » de ma sensation corporelle profonde. Elle conduit à un accroissement de mon discernement, qui peu à peu me libère de mes contraintes sociales et culturelles. Si je ne suis pas identifiée à mon corps, je peux le gérer. Si je ne suis pas identifiée à mon émotion, je peux la contrôler. Si je ne suis pas identifiée à mes pensées, je peux servir ma conscience d’être. Le vouloir de l’ego est toujours une barrière. Avoir faim et soif d’être, c’est l’aimant qui nous relie en nous-même et aux autres. La force est toujours donnée dans le présent de l’instant.

La clé du devenir

« Il arrive un jour où l’on sent que l’on est deux : un personnage dans un corps en correspondance avec son environnement, et quelque chose d’autre, comme un témoin invisible et muet, toujours présent. À partir de là s’opère une rupture qui brise un rythme. L’existence continue apparemment sans changement, mais plus rien n’est semblable. On sait que le corps va mourir un jour, mais ce qui le sait en est indépendant, et la mort ne le concerne pas.
Cela est une certitude inexprimable et qui ne demande aucune explication pour être. Il suffit de demeurer disponible à son expression en Soi, disponible à son écoute. L’erreur serait de confondre cet état de paix sublime avec le calme d’un mental conciliant. D’après Ilya Prigogine, « il existe des centres de force, les uns invisibles, les autres visibles, c’est-à-dire habillés d’ondes captives matérialisées temporairement ». Vous… moi… Nous sommes tous aux centres de forces habillées d’ondes matérialisées temporairement…
Quelle perspective pour l’esprit humain à l’aube du troisième millénaire ?
Le processus du développement de la conscience humaine en action dans le travail intérieur. Des niveaux de sensibilité laissés en jachère, établiront instantanément, dès lors qu’ils seront réveillés, des accords de résonance avec des expressions d’intelligence inconnues dans lesquelles nous avons notre être…

Les sens intérieurs

Des sens intérieurs prennent vie en l’homme et le font agir spontanément, sans passer par les schémas intellectuels du mental. Il acquiert alors l’état de compréhension dans le silence intérieur entre deux pensées, entre deux sensations, entre deux réactions... et tout à coup, c’est l’éclair qui foudroie !... Le réel est l’intervalle entre deux existences, l’intervalle entre le sommeil profond et la veille... ce que nous appelons « rien »... d’où tout émane...
Les morts ne sont pas dans le monde d’après l’existence. Ils sont ici, ils sont nous, qui dormons et rêvons notre condition humaine.. Nous vivons dans le despotisme du langage qui nous fait oublier que les mots ne sont pas la chose qu’ils représentent. Nous nous mouvons dans un monde d’étiquettes et dans la mémoire codifiée de ces étiquettes. Nous existons au dixième de nos potentialités.
Je comprends l’émotion que je ressentis au cours d’une émission télévisée, lorsque Bernard Pivot posa la dernière question à son invité :« À la fin de votre existence, lorsque vous arriverez devant Dieu, que souhaiteriez-vous qu’il vous dise ? » Peter Brook répondit : « Les répétitions sont finies ».
Je crois qu’à l’instant de la mort, l’énergie-vie-conscience qui se sépare du corps et retourne à sa source emporte, intégrée à son essence, la moisson du vécu au cours de son existence. Moisson organique, psychique, mentale qui sont sa Mémoire cristallisée. Je m’éveille à l’accord d’une résonance qui me fait participer et ne plus subir. C’est une perception inexprimable dans notre langage. Mais à son contact, mes interrogations anxieuses sur le troisième millénaire volent en éclat : il sera la victoire de l’esprit sur l’ego immature de l’humanité.
Au terme de ce deuxième millénaire, le XXe siècle, qui vit ses dernières années, est d’une certaine façon révélateur d’une métamorphose : celle de la puberté de l’âme de l’humanité. L’âge de tous les doutes et de tous les espoirs s’exprime à travers une transformation de l’humain à l’échelle de la planète, répercutée chez les hommes, c’est-à-dire nous-mêmes.
De grands noms marquèrent ce siècle, comme des phares perçant les ténèbres de guerres terriblement meurtrières, d’affrontements sanglants entre les cultures. J’en cite quelques-uns dans l’ordre où ils nous quittèrent : Ramana Maharishi, G.I. Gurdjieff, Aurobindo, Teilhard de Chardin, Schwaller de Lubicz (Aor & Isha), Mère, Nisagardatta, Krishnamurti, K.G. Dürckheim... Je reçus de chacun, en son temps, la nourriture indispensable à la poursuite de ma quête de la Connaissance, et mon attention grandit, me révélant l’attention, voie des métamorphoses. 

Morceaux choisis - L. Tolstoï

Léon Tolstoï






« Qui sait, il se peut que la vie soit la mort et que la mort soit la vie. »

 Euripide





« Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille.

 - Tu réclamais le soir; il descend, le voici:

- Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

- Aux uns portant la paix, aux autres le souci. »

Les Fleurs du Mal (1857)

 Recueillement

Charles Baudelaire



« Soudain, une force inconnue le frappa violemment à la poitrine, au côté, et lui coupa la respiration; il culbuta dans le trou, et là-bas, tout au fond, quelque chose brilla. Il ressentit ce qu'il avait naguère éprouvé en wagon, lorsqu'on s'imagine qu'on avance tandis qu'on recule et que brusquement on reconnaît la vraie direction.



« Oui, ce n'était pas cela du tout, se dit-il. Mais ce n'est rien. Cela peut encore se faire. Quoi cela?» se demanda-t-il; et soudain il s'apaisa.



Il chercha sa terreur accoutumée et ne la trouva plus.

 «Où est-elle? Quelle mort?»

Il n'avait plus peur, parce que la mort aussi n'était plus.



Et tout à coup il perçut clairement que ce qui le tourmentait et ne voulait pas s'évacuer, que tout s'évacuait en même temps, de deux côtés, de dix côtés, de tous les côtés. ..

- Comme c'est bien et comme c'est simple, - Pensa-t-il. - Mais la douleur ? - Se demanda-t-il ? - Où est-elle allée ? Eh bien, douleur, où es-tu ?

Il prêta l'oreille.

- Oui, la voilà. Soit, c'est la douleur, et puis ?

Mais la mort ? Où est-elle ?



Il chercha sa peur habituelle de la mort et ne la trouva pas. Où était-elle ? Quelle mort ? Il n'y avait plus de peur parce qu'il n'y avait plus de mort.

A la place de la mort il y avait la lumière.



- Voilà ce que c'est ! - Dit-il soudain à voix haute - Quelle joie !

Au lieu de la mort, il voyait la lumière.



Tout cela pour lui se produisit en un instant, et la signification de cet instant ne changea plus. Mais pour ceux qui l'entouraient, son agonie dura encore deux heures. Des râles s'échappaient de sa poitrine; son corps décharné tressaillait. Puis, peu à peu, les sursauts et les râles s'espacèrent.



- C'est fini! dit quelqu'un.



Il entendit ces paroles, les répéta en son âme.

 «Finie la mort! se dit-il. Elle n'est plus.»



Il aspira l'air profondément: n'acheva pas son aspiration, se raidit et mourut. »



Extrait de « La mort d’Ivan Illitch »